• Isabelle Nadolny

VIIII - L'homme à la barbe



Une histoire d'Hermite...


Des oiseaux qui traversaient à tire-d’aile un grand désert aperçurent un homme solitaire, assis devant l’entrée d’une grotte. Ils se posèrent un moment auprès de lui et un des oiseaux, qui connaissait le solitaire, lui dit après l’avoir salué :

- Tu es toujours là ?

- Toujours, répondit l’homme, qui peignait lentement sa longue barbe avec un morceau de bois taillé.

- Et dis-moi : as-tu trouvé la réponse ?

- La réponse à quoi ?

- A la question que tu te posais.

- Non, dit l’homme, je n’ai pas trouvé la réponse.

- Mais quelle est cette question ? demanda un autre oiseau.


L’homme eut un geste de lassitude, comme s’il ne désirait pas partager un secret qu’on devinait profond. Mais les oiseaux, ravis d’entendre un beau conte d’ermite pendant leur halte, insistèrent si vivement que l’homme, que dévorait sans doute le besoin de parler de lui, leur dit :


- Je vivais près du centre d’une ville et je me conduisais, je pense, comme un homme honnête. J’avais une femme et quelques enfants. Depuis un certain temps, sans que je puisse fixer un point précis à la naissance de ce désir, je me sentais tourmenté par une violente envie d’aubergine. L’envie de manger des aubergines ne me quittait ni le jour ni la nuit. En même temps je me disais, quelque chose me disait que, si je mangeais des aubergines, un malheur allait me frapper. Un grand, un terrible malheur. J’essayais de penser à autre chose, à mon travail, à ma famille. A des oranges. A des moutons. Mais toujours l’aubergine revenait. De plus en plus forte. L’aubergine.

Les oiseaux l’écoutaient avec attention, laissant le vent chaud du désert agiter leurs ailes. L’homme parlait, en se peignant la barbe.

- Finalement, comme vous le pensez – sinon il n’y aurait pas de conte – mon désir me submergea. Ma mère trouva des aubergines, elle les fit cuire, à la façon qu’elle pensait que je les aimerais et me les servit, chaudes, odorantes. Je commençais à les manger, sous l’œil de ma mère. Mais à peine avais-je mangé la moitié, oui, la moitié d’une aubergine qu’on frappa à la porte. Un homme entra et posa devant moi la tête de mon fils. On venait de couper la tête de mon fils.


L’homme se tut un moment et les oiseaux respectèrent sa douleur qui semblait le dominer tout entier. Il gardait la tête penchée vers le sol aride. Seule sa main allait et venait dans sa barbe.

- Alors, dit-il, j’ai décidé que je passerais le reste de ma vie à chercher le rapport qui existe entre le fait de manger des aubergines et la tête coupée de mon fils. J’ai tout abandonné, absolument tout, je suis venu ici, et depuis ce jour, je cherche la réponse à cette question.


- Et tu n’as rien trouvé ? demanda un autre oiseau.

- Rien.

- En attendant, comment vis-tu dans le désert ?

- Je mange des brins d’herbe, de la terre, des morceaux d’écorce que m’apporte le vent. Je trouve de l’eau en pressant de l’argile dans le fond de ma grotte. Et je réfléchis comme vous voyez.

Soudain, après un court silence, un jeune oiseau se mit à rire, franchement.

- Pourquoi ris-tu ? lui demanda le solitaire, surpris.

- Je ris parce que je sais pourquoi.

- Pourquoi quoi ?

- Pourquoi tu n’as pas trouvé la réponse.

- Et pourquoi je n’ai pas trouvé la réponse ?

- Parce que tu ne penses pas à ta question.

- Moi ? dit l’homme indigné. Mais je ne pense qu’à ça !

- Erreur, lui répondit le plus jeune des oiseaux qui riait toujours. Tu ne penses qu’à ta barbe.

Ce qui suivit étonna les oiseaux. L’homme regarda sa main avec une certaine gravité, et sa main cessa de peigner sa barbe. Il ne resta silencieux qu’un très court instant. La remarque du jeune oiseau était si juste qu’elle s’imposa au solitaire avec la force d’une illumination totale. Sans la moindre agitation, pénétré soudainement d’une vérité nouvelle qui lui apparaissait avec tous les détails jusqu’alors dispersés, brusquement cohérents. Il dit d’une voix calme :

- Tu as raison. Je vois que tu as raison jeune oiseau. Tu as totalement raison. Écoute-moi. Un jour, j’étais ici depuis quelques mois, un an peut-être, quand tout à coup par terre j’ai vu quelques chose qui brillait. Une pierre qui brillait. Je l’ai ramassée. Tenez la voici. C’est du mica. Les oiseaux se passèrent le mica de bec en bec tandis que l’homme continuait :

- En me regardant dans ce bout de mica, je vis que j’avais une barbe déjà longue. Une barbe que je trouvai magnifique. Alors, vite, je ramassai un morceau de bois, je le taillai pour en faire un peigne et je me mis à soigner ma barbe ! A démêler, à peigner, à lisser, à entretenir ma barbe !


Il se laissait emporter par le mouvement de ses paroles et il s’énervait. La plus dure des colères qui est la colère contre soi-même, l’emportait.

- Et vous avez raison ! criait-il. Je ne pensais plus qu’à ma barbe ! Avant je ne pensais plus qu’à l’aubergine, et retiré dans le désert, je ne pensais plus qu’à ma barbe ! Toute ma vie était consacrée à ma barbe ! Il se dressa, pris de fureur, il saisit sa barbe à deux mains. Il hurlait aux échos du désert :

- Mais c’est fini ! Vous allez voir, je vais l’arracher cette sale barbe ! Cette barbe maudite ! Je l’arrache ! Je la disperse ! Je la jette !

Il faisait comme il disait, il s’arrachait les poils par poignées et le sang jaillissait de sa peau déchirée, tachant le sol ocre.

- Le vent l’emporte ! Bientôt je n’aurai plus de barbe ! Plus du tout ! Plus un poil de barbe !


L’homme s’arrachait les derniers poils de barbe en criant de rage. Soudain il s’arrêta car il venait de reconnaître le rire du jeune oiseau. Il tourna vers cet insolent son visage sanglant, misérable, et lui demanda :

- Pourquoi ris-tu ?

Le jeune oiseau répondit en se frottant les ailes, car il s’apprêtait au départ, comme les autres :

- Pourquoi je ris ? Parce que maintenant encore tu ne penses qu’à ta barbe !

Et tous les oiseaux, en riant, s’envolèrent.


Bibliographie :

Le Cercle des menteurs / Jean-Claude Carrière, Plon, 1998

Iconographie :

Tarot dit de Charles VI, Italie du Nord, XVe siècle.














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