• Isabelle Nadolny

VII - Les guerriers qui courent



Une histoire du Chariot...


Ils sortirent de la Cité, vaillants et superbes sur leur char, chacun conduit par deux chevaux blancs. Leurs plastrons étincelants, leurs vaillantes épées au côté, les cheveux au vent, ils partaient à la conquête du monde.

Le grand-prêtre les attendait sur le bord de la route :

- « Que faites-vous ? » dit-il.

- « Oh, grand mage ! fit le roi des guerriers. Avec ta bénédiction, nous allons courir après nos ennemis. Nous les vaincrons. Nous rentrerons avec la gloire, et notre belle Cité sera à l’abri de tous ceux qui voudraient lui nuire !

- Prenez bien garde d’aller chercher vos ennemis là où ils sont.

Le roi lâcha avec un peu d’impatience :

- Oui grand sorcier, bien sûr, cela va sans dire ! »

Et les guerriers se mirent en route avec ardeur, guidés par leur chef. Les chars disparurent bientôt, dans la lointaine poussière de la route.


Les chevaux coururent, coururent, coururent. Ils traversèrent la lande, la forêt, la campagne, puis encore une autre forêt. Ils coururent, coururent, coururent, tant et si bien qu’ils arrivèrent au bord d’un grand fleuve. Un vieux plantait là ses choux.

- « Holà, l’homme, es-tu notre ennemi ?

- Ma foi, dit l’homme, peut-être il y a bien longtemps, je ne sais plus. Vous croyez ?

- Partons. » fit le chef.


Ils coururent, coururent, coururent, tant et si bien qu’ils arrivèrent dans un village. Les dames faisaient le pain pendant que les hommes étaient à la pêche.

- « Holà, l’homme, dit le guerrier au chef du village, qui prenait le soleil devant sa cabane, êtes-vous nos ennemis ?

- Ma foi, dit le chef, ça dépend de vous. Si vous pensez l’être on le sera, sinon on ne le sera pas.

- Bah…fit le guerrier quelque peu perplexe. Partons. »


Et ils coururent, coururent, coururent, tant et si bien qu’ils arrivèrent à la Capitale. Ils se mêlèrent à la foule, dans les rues, parmi les étals, les marchés.

« - Comment retrouver nos ennemis parmi cette multitude ? » fit le guerrier.

Plus loin ils virent les hommes de l’armée du roi.

- « Etes-vous nos ennemis ? »

- Non, fit le chef des soldats, vos alliés ! D’ailleurs ralliez-vous à nous, il faut des hommes pour combattre les ennemis de notre peuple.

- Non, merci de votre obligeance, désolé, fit le chef. Nous avons déjà bien assez d’ennemis comme ça. Partons. »

Plus tard, un des hommes de la troupe, peut-être un peu fatigué de courir, lança au hasard :

« - Chef ! Chef ! Ne serait-il pas temps de rentrer chez nous ? Nos ennemis pourraient attaquer la Cité pendant notre absence ? »

Le chef jugea la remarque avisée et ordonna en courant le chemin du retour.


Pendant ce temps-là dans la Cité, le Conseil des Mères s’était réuni.

- « Voilà des années que nos hommes sont partis guerroyer sans se préoccuper de nous. Partons trouver d’autres hommes pour nous rendre heureuses et nous protéger s’il le faut. »

Quand les guerriers revinrent, ils trouvèrent la Cité déserte.

- « Malédiction ! On a enlevé nos femmes ! Nos ennemis étaient là sans que nous le sachions, et nous n’avons rien vu ! Il faut les poursuivre et venger cet outrage ! Partons. »


La bande d’hommes repassa le portail de la Cité, cheveux au vent, épées aux côtés, chevaux écumants.

A ce qu’on dit, ils courent toujours.


Iconographie :

Tarot italien de la deuxième moitié du XVe siècle, conservé au Museo Civico Castello Ursino de Catane, Italie.














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