• Isabelle Nadolny

III - Rien sans mon consentement


Une histoire d'Impératrice...

Ce soir-là, Bianca Maria se présenta la tête haute dans la salle de réception du palais. A 15 ans, elle devait rencontrer son fiancé, Francesco Sforza, un reître de 39 ans au visage rude et balafré. Mais la petite duchesse toisa le grand guerrier avec assurance et une pointe de taquinerie. Fille unique et bâtarde du duc de Milan, Filippo Maria Visconti, elle avait grandi dans ce milieu d’hommes et avait très vite su en prendre son parti.


Elle savait de quoi son père était capable ; ce père qui avait fait décapiter sa première femme prétendument pour adultère, pour entrer en possession de sa fortune et des troupes de son défunt mari. Ce père devenu duc de Milan en 1412, après l’assassinat du duc précédent, Giovanni Maria Visconti, un souverain dépravé connu pour ces chiens, des mâtins napolitains, qu’il dressait à dévorer des hommes vivants. Quant à Francesco Sforza, son fiancé, dont le nom signifiait « Force », c’était un condottiere, un mercenaire au service du duc, dont le père avait été condamné par le Pape à être pendu en effigie pour trahison.


La voix claire de la jeune fille résonna pourtant dans la grande salle : êtes-vous bien informé de toutes les clauses de notre mariage, sieur Sforza ? L’homme la regarda longuement. Il acquiesça, sardonique, avec dans son œil sombre une lueur d’amusement. Il demanda toutefois :

« - Comment une jouvencelle a-t-elle pu obtenir de son père qu’il satisfasse ainsi ses exigences ? » Et la demoiselle répondit :

« - Ce sont là les affaires de notre famille, qui seront les vôtres plus tard, mais pas aujourd’hui. »


Ce que Sforza ignorait en effet, c’est ce que la jeune fille avait dit à son père, la première fois qu’il avait fait mine de la marier selon les usages du temps, c’est à dire en lui imposant un époux. Elle avait répondu froidement que le mariage n’aurait lieu que si l’homme l’agréait. Et elle avait exigé autre chose : si la consommation du mariage se faisait sans son consentement, celui-ci serait annulé et elle se retirerait dans un couvent. C’était là la clause que devait accepter Sforza. Elle avait su convaincre :

« - Ça sera avec moi ou sans moi mon père. Si c’est avec moi, réjouissez-vous d’avoir quelqu’un de votre sang pour gérer plus tard vos affaires, et d’avoir des petits-enfants ensuite qui hériteront de vos biens. Si c’est sans moi, votre héritage tombera dans le giron d’une famille plus puissante que la nôtre, voire du Pape. A vous de décider. » Et elle avait ajouté :

« - Croyez-moi quand je vous dis que tout ceci est préférable pour vous, plutôt que d’avoir un héritier mâle qui un jour vous poignardera dans le dos. »


Le duc, qui était rusé, avait acquiescé. Père et fille décidèrent même ensemble du futur époux : il ne fallait pas un fils de grande famille mais un individu capable de recevoir ce mariage avec reconnaissance, trop heureux de devenir duc plus tard. C’est ainsi qu’ils avaient choisi Sforza, le mercenaire.


Les noces eurent lieu quand elle eut 18 ans, en 1441, et elles furent somptueuses. A cette occasion, le duc fit peindre pour sa fille un magnifique jeu de cartes enluminé et doré à l’or fin où Bianca fut représentée en Impératrice, ce qui lui allait du reste, fort bien. Ce jeu existe toujours, il est même réputé pour être le plus ancien tarot connu à ce jour.


Quant à cet improbable mariage entre la petite duchesse et le chef de guerre, il fut heureux et durable. Bianca, après la nuit de noces, n’avait pu s’empêcher de demander à son époux :

« - Comment avez-vous pu accepter ce contrat ? Vous auriez pu le violer avec force et malhonnêteté. » Et Sforza avait répondu :

« - Mon père me disait toujours : tu ne seras heureux mon fils, que si ta femme l’est aussi. Cela mérite bien un peu de patience ! »


Sources : Une histoire que j'ai écrite, inspirée de la vie de Bianca Maria Visconti. La plupart des choses inscrites dans cette histoire sont véridiques, sauf, peut-être, le contrat de mariage ! Et l'âge des fiançailles : elles eurent lieu quand la petite eut 9 ans.

Iconographie :

Image 1 : Tarot de Visconti di Modrone, l'Impératrice, Italie du Nord, 1441.

Image 2 : Portrait de Bianca Maria Visconti de Bonifacio Bembo, Milan, 1462, Pinacoteca di Brera.



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