• Isabelle Nadolny

I - Plus malin que la diablesse



Une histoire de Bateleur...


A cette époque où la plupart des gens vivaient à l’ombre du même clocher du matin au soir de leur vie, lui écumait les routes, de ville en ville et de village en village, pour raconter des historiettes, des entourloupes, des farces, ou dire des chansons. Il pouvait se déguiser aussi en bouffon pour agrémenter les carnavals et les triomphes princiers. Ou encore éblouir les badauds avec des tours de passe-passe, et parfois leur soutirer l’argent de quelques paris maladroits. On l'appelait Henri, et bateleur était son métier.


Un jour qu’il allait sur le chemin sur la plaine des Flandres, il vit les nuages noirs s’amonceler à l’horizon. Un véritable déluge s’annonçait, déjà les premières gouttes tombaient sur lui. Nul lieu où s’abriter, ni cabane, ni étable ou vieille abbaye, pas de bois ni même de buisson non plus… Il était malin ! Il enleva ses habits, les mis au sec dans sa gibecière et profita de la pluie tombante pour se rafraîchir un peu. Il jouit de la douche froide et de la tiédeur de l’air, tout nu et tout gai sous le ciel, puis se rhabilla, ragaillardi et dispos, mis de bonne humeur par cette toilette improvisée.

A peine remis en route, il vit passer une femme. Une apparence de femme, car en fait, mais il ne le sut pas tout de suite, c’était là un démon succube, la tante du Diable en personne ! Superbe dans sa robe de dentelle rouge et noire, très savamment ajustée, qui détaillait ses courbes alanguies… Superbe, mais bien trempée quand même ! Elle fut surprise de voir passer ce modeste humain plus sec qu’un désert après cette averse torrentielle et s’adressa à lui :

« Monsieur êtes-vous sorcier ? Qu’avez-vous fait sous ces trombes d’eau, que je n’ai pas su faire ? Dites-moi donc ! »

Notre bateleur, rendu gaillard par la pluie, nous l’avons dit, répondit, le finaud :

« C’est un secret belle dame, vous ne le saurez point car je vous l’avoue seulement si vous faites l’amour avec moi. »

La belle fit semblant de s’effaroucher.

« Oh le coquin ! Goujat ! Faraud ! Comment osez-vous ? »

Sa colère n’était pas complètement feinte, il y avait de l’orgueil et de la curiosité piquée devant cet individu qui avait trouvé un tour inconnu d’elle. Elle minauda, tenta de le charmer, de le faire parler en lui susurrant des promesses, mais lui tint bon. De promesse point, un acte oui.

« Soit ! fit la fausse femme, baisons ensemble ! »

Ils s’accouplèrent sur le sol, lui profitant vigoureusement de l’aubaine, et elle emportée bientôt par un autre torrent, qui gémit à la fin de l’extase :

« C’est bon, je t’écoute, comment as-tu fait enfin ? »

Lui en trois mots lui expliqua son astuce.

« C’est tout ? Je croyais apprendre un charme de plus sur l’art de mater le climat et tu me sers que tu as pris une douche ? Bon sang, j’ai été baisée pour rien ! »

Et elle partit en grinçant des dents.


Le soir venu, Henri s’arrêta à une auberge pour y passer la nuit. Mais la Mort l’attendait sur le pas de la porte, la terrible faucheuse qui lui fit un croche pied. Il trébucha, et mourut le crâne fracassé sur les dalles de pierre. Qui de l’ange ou du démon put emporter son âme ? Le deuxième sans aucun doute, pour ce pauvre gars qui était mort sans les sacrements. Pas à cause de sa mort trop rapide, non, à cause de l’indignité de son métier, honni par l’Église qui l’avait depuis toujours condamné à brûler en enfer…

Il arriva en tremblant devant les fourneaux infernaux. Mais la diablesse était à ce moment là en inspection des lieux avec son neveu Lucifer. Elle le vit, gémit, éructa, dit en bavant qu’elle ne voulait pas de cet esbroufeur ici !

Les suppôts du diable plutôt surpris demandèrent les causes d’un tel retournement, eh quoi ce damné était bien un peu maigre mais il aurait fait un rôti plutôt acceptable. Était-il donc trop dur ou trop sec ?

« Il est trop malin répondit la succube. Aujourd’hui il m’a eue deux fois pour rien. Si nous le laissons sévir ici, je vous parie que d’ici deux révolutions lunaires il aura enfourné toute la galerie. Dehors ! »


Notre bateleur fut conduit au Ciel immédiatement. On dit que Dieu ne le reçut pas si mal malgré les anathèmes religieux. Il l’envoya dormir sur un lit de nuages.

Après avoir marché tant de lieues, il avait bien besoin de repos.


Bibliographie :

Une histoire que j'ai réécrite après l'avoir entendue (je ne sais plus où!), d'après un conte de Henri Gougaud.

Iconographie :

Tarot d'Este, il Bagatello, Italie du Nord, XVe siècle.














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